IL DIAVOLO "le Diable"
Nouvelle écrite pour le concours 2008 du musée de la bière de Saint Nicolas de Port
(non sélectionnée pour être publiée)

Ce matin, Béatrice embauche de bonne heure, c’est la journée des habitués.

Tous les vendredi, la grande table leur est réservée dans cette brasserie ‘’brassante’’ comme disent les clients fidèles. Ils font ainsi la différence entre un simple bar restaurant qu’on appelle brasserie parce qu’on y sert de la bière et leur brasserie où l’on fabrique des bières maisons qui sont servies exclusivement sur place.

On se restaure aussi de belle manière dans cette jolie bâtisse à étage, sur un sous sol à demi enterré.

 

Béatrice à 34 ans, c’est une jolie femme qui assume pleinement ses formes opulentes.

Évidemment, elle aurait préférée être mince et se glisser dans une de ces silhouettes que l’on peut voir dans tous les magasines pour appartenir à cet aléatoire gratin des canons de la beauté féminine.

 

Mais elle a fait son chemin. C’est une femme d’une finesse intellectuelle sans pareil. Elle a rapidement compris que la beauté n’est absolument pas un état concret. Même la beauté corporelle n’est que subjective. Or justement, qu’y a-t-il de plus subjectif que la féminité, ou de plus féminin que la subjectivité ?

Ce qu’elle inspire et induit dans le regard des autres et des hommes, construit l’image qu’elle a d’elle-même. Elle s’est interdit de se juger elle même et s’est évertuée à ne se nourrir que des images positives qu’elle engendre.

 

Les grincheux et les moqueurs n’ont plus d’effet sur elle et moins elle en tient compte, moins il y en a. La manière dont elle peut être qualifiée ne compte pas à ses yeux. Elle est grosse, oui, c’est vrai, mais surtout, elle est belle. Il n’y a qu’à regarder la façon dont on la couve du regard. La manière dont les femmes, qui sont souvent de sévères procureurs entre elles, s’étonnent elles mêmes d’être séduites par son aura et son charisme. Les hommes ressentent plutôt une grande attirance pour elle, qui peut se traduire différemment selon leur tempérament.

 

Les uns en sont amoureux sentimentalement, d’autres se laissent griser par son sex apeal, certains aiment l'harmonie de son intelligence et de sa féminité, ce qui la rend presque inaccessible, surtout, lorsqu’elle décide d’en jouer, dans une perfide jubilation. Enfin, son travail de serveuse qui en fait parfois une confidente, lui donne ce côté maman que chaque homme ne peut que reconnaître et chercher chez une femme.

 

Chacun à sa manière en est amoureux et voudrait en profiter sans partage. Mais sa part d’amour à elle, son cœur généreux, qu’elle a pourtant si fragile, comme le dit Victor Hugo en parlant de l’amour d’une mère pour ses enfants : chacun en a sa part et tous l’ont tout entier.

 

Dans cet établissement, où tout est rondeur et volupté, elle fait figure d’égérie.

Ce n’est pas seulement une serveuse. Elle est parfaitement à sa place dans cet univers de connaisseurs, d’épicuriens, qui aiment  retrouver cette ambiance si particulière.

Le décor est de style art nouveau, des Tableaux représentant le roi Gambrinus à cheval sur son fut de bière ou  Saint Arnould et sa crosse, figures emblématiques des brasseries, ornent les murs aux couleurs chaudes. De vieilles chopes de collection, des vitraux, des objets dédiés à la bière, à sa fabrication, à sa mythologie, exposés dans les moindres recoins, montrent à qui voudrait l’ignorer que tout ici rend honneur à l’art brassicole.

 

Toute l’aile de la grande salle de restaurant donne sur une large baie vitrée derrière laquelle trônent les deux cuves Rutilantes aux reflets cuivrés. La cuve matière et filtre du côté droit et la cuve d’ébullition sur la gauche, les deux pièces maîtresses de la brasserie, desquelles descendent de chaque côté des escaliers en arc de cercle, qui enveloppent le cœur vital et sentimental de la maison, vers la cour en contre bas. Ces marches permettent au brasseur, d’accéder, sous les yeux des clients attentifs, aux portes d’accès supérieures des cuves et au pupitre de commandes, afin de piloter ces bijoux de machines comme un pianiste joue de son instrument sous le regard de son public.

 

La salle de brassage, visible du restaurant est elle-même protégée de l’extérieur par de grandes baies vitrées qui permettent aussi de voir la machine du dehors.

D’autres cuves se trouvent dans un petit bâtiment de l’autre côté de la cour. Et la salle de garde froide, la Lagerkeller comme l’indique une plaque émaillée d’une vieille brasserie Allemande, se trouve sous la salle de restaurant. On peut  voir les cuves de garde alignées, par un petit vasistas qui donne dans l’escalier en colimaçon qui descend aux toilettes.

 

Et puis, côté jardin, donnant aussi sur la cour, le ‘’Biergärten’’, le jardin à bière,  ouvert de mai à octobre où l’on vient boire de grandes chopes de bières et se restaurer dans un cadre champêtre, de ces grillades préparées dans la cuisine de plein air sous une tentes. Les tables aussi sont abritées par une grande tente appelée Bierzelt comme cela se fait à Munich. Le patron, germanophile et passionné de bière, tient à cet univers si particulier en Vendée, dans une grande maison avec son parc arboré, pas très loin de la voie ferrée en bordure de la ville de La Roche sur Yon. La Bierzelt protège autant du soleil que de la pluie quand le temps est maussade.

 

Depuis le ‘’Biergärten’’, on voit, derrière les tentures relevées et attachées aux montants verticaux, les majestueuses cuves de brassage qui gardent le meilleur de leur esthétique pour l’offrir à la salle de restaurant.

 

Béatrice promène ce matin là, sa silhouette pateline, mais si agile. Elle manie cet art d’être adroite, vive et précise, tout en gardant cette grâce onctueuse tellement féminine.

Et ses yeux bleus. D’un bleu d’azur, qui semble couler de sa courte chevelure noire frisée, comme un ciel d’aurore, venu de la nuit, avant que le soleil ne l’éblouisse et l’irradie.

 

Sa poitrine généreuse rythme ses pas et soudain se fige de frayeur tétanisant tout son corps en lui arrachant un cri horriblement aigu.

Elle a lâché le plateau qu’elle emmenait vers la cuisine et porté les mains vers son visage laiteux comme pour retenir ses yeux exorbités.

 

Là, elle voit le brasseur qu’elle reconnaît à son pantalon de travail, pendu par les pieds et le corps plongé dans la cuve d’ébullition en pleine activité, exhalant les effluves de houblon que venait probablement de mettre il y a peu le pauvre supplicié.

Elle s’est accroupie, agenouillée, recroquevillée et elle hurle en se tirant les cheveux.

 

Aussi tôt alertés par les cris de Béatrice, les cuisiniers, le patron, tous accourent.

Un cuisinier stoppe l’ébullition, et le patron appelle la police.

Le corps a été déposé sur le sol de la salle de restaurant, encore couvert de cônes de houblons qui viennent de répandre leur lupuline odorante.

Le spectacle est terrifiant. Les chairs ont pris la teinte d’une pièce de viande bouillie, macabre marinade encore parsemée de ses accompagnements épicés.

 

Les fonctionnaires de police ont remarqué avec stupeur la couleur du brassin. On aurait dit du sang, un sang cuivré. Il leur avait rarement été donné de voir une bière sanguine de la sorte. Mais bien évidemment, les brasseurs utilisent tout leur art pour assembler les différents malts, malts touraillés, caramélisés et même torréfiés qui peuvent donner de ces couleurs carminées à leurs breuvages.

C’était bien le brasseur qui était ainsi plongé dans ce liquide pourpre qu’il avait lui-même préparé.

 

Mais que s’est-il passé ? Pourquoi s’est-il trouvé dans cette position, le buste trempé dans le moût en effervescence, à plus de cent degrés ?

Sans réfléchir, conditionné par la tranquillité habituelle des lieux, on se demandait comment il avait fait son compte pour se prendre les pieds dans le palan et tomber le buste en avant dans la cuve.

Pourtant, l’évidence était incontournable, c’était un assassinat. Mais quelle était donc la raison de cette cruelle mise en scène?

 

Le jeune inspecteur  Clément aurait bien voulu interroger Béatrice tout de suite. Cependant, elle était totalement terrorisée par ce qu’elle avait vu. Il fallait qu’elle se calme, qu’elle reprenne ses esprits avant qu’un interrogatoire ait la moindre chance de lui soutirer quelques éléments qui pourraient faire avancer l’enquête. Et de plus, elle était dans un tel état qu’elle avait finalement été admise à l’hôpital.

La police scientifique avait fait ses prélèvements, des photos avaient été prises… le classique dans ce genre d’affaires.

 

Le commissaire Garlin au milieu de toute l’agitation habituelle était estomaqué de ce mode opératoire qu’il n’avait encore jamais vu et il cherchait à comprendre, en fonction de la topographie des lieux, comment le crime avait pu se dérouler.

Une ou plusieurs personnes pour commettre ce meurtre?

 

Le brasseur a forcément vu arriver son assassin ou alors il a été assommé avant qu’on l’installe de la sorte avec la moitié du corps trempant dans le moût en train de bouillir.

Bon, le médecin légiste lui en dirait plus ainsi que l’heure présumée de la mort.

Toute l’équipe de Garlin était aux taquets et s’apprêtait à questionner le personnel de la brasserie, les familiers, les habitués de l’établissement, la routine quoi…

 

Comme on peut le voir en Allemagne dans certaines ‘’Brauhaus’’ où une table est réservée aux habitués, les puristes et les biérophiles du vendredi commencent à arriver.

Garlin et son équipe les attendent et espèrent  en apprendre un peu sur cette confrérie qui n’en n’est pas vraiment une. Tout au plus un groupe de passionnés qui se donnent rendez-vous ici, chaque Vendredi.

 

Ils arrivent, une petite douzaine, et leurs mines réjouies se transforment vite en rictus lorsqu’ils apprennent ce qui s’est passé. Comme le leur demande le commissaire, ils s’installent à ‘’leur’’ table.

 

On vient d’annoncer aussi une autre terrible nouvelle, la belle Béatrice, l’âme de cette brasserie dont les rondeurs vaporeuses étaient si familières ici, vient de décéder d’une attaque cardiaque à l’hôpital.

 

C’est la stupeur, un véritable coup de tonnerre. C’est à se demander même si cette annonce ne frappe pas d’avantage le personnel et les clients, et n’a pas un impact plus implacable que la mort, pourtant horrible du brasseur.

 

Elle avait le cœur fragile, tout le monde le savait, elle avait déjà eu des signes de cette fragilité, mais pour rien au monde elle n’aurait laissé son travail qu’elle aimait tant ni ses habitués qui étaient son public, devant lesquels elle aimait faire le spectacle.

 

Pierre Mandronneau, le patron de la brasserie savait tout cela évidemment. Lui qui était le créateur et le chef d’orchestre de cet établissement. C’est lui qui avait mis en scène cette organisation et en avait aussi choisi les acteurs pour faire partager ses passions. Il avait, par ailleurs, une grande culture. Il était passionné par l’Allemagne, Goethe, Schiller, son patrimoine gastronomique, la bière et tout ce qui entoure ce mythique breuvage.

 

Outre le brasseur et les cuisiniers, il y avait aussi Jérôme, l’assistant de Fabrice, que la triste fin de ce dernier avait plongé dans une espèce de léthargie. Et encore, on ne l’avait pas prévenu de la mort de Béatrice, dont il était éperdument amoureux, tout en sachant qu’il n’avait aucune chance de conquérir son cœur.

 

Jérôme était de ces personnes dont l’esprit est un peu différent du nôtre.

Simplet, comme on aurait dit dans le midi de la France. Pas une once de méchanceté et toujours prêt à rendre service. Son esprit était aussi faible que sa force physique était grande.

Monter les sacs de malt pour empâter, était un jeu d’enfant pour lui. Il affectionnait même de les monter par les escaliers sur ses épaules, jusqu’à l’étroite passerelle entre les cuves et la baie du restaurant.

 

Des malts qui avaient étés d’abords assemblés et mélangés en fonction des recettes. Mais juste du malt, rien que du malt, pas d’autres céréales. Monsieur Mandronneau tenait à ce que ses bières soient fabriquées en fonction de la loi séculaire de pureté Allemande qui n’autorise pas d’autres ingrédients que du malt, de l’eau, de la levure et du houblon. Le malt, concassé dans un moulin électrique, était mis en sacs et monté jusqu’à la cuve matière pour y être mouillé à l’eau chaude et subir différents paliers de températures pour confectionner le moût.

 

Monsieur Pierre, tout en connaissant la force colossale de Jérôme, avait tenu à installer un petit palan entre les deux cuves principales, pour monter les sacs de malt concassé. Il suffisait alors au brasseur de descendre légèrement le sac dans la cuve matière et de libérer progressivement le bas du sac pour que la farine se déverse dans la cuve matière et se mélange à l’eau sous l’action de l’agitateur mécanique.

C’est justement à ce palan qu’étaient accrochés les pieds de Fabrice.

 

Les interrogatoires allaient bon train et  les policiers avaient maintenant une vue d’ensemble de la situation.

 

Fabrice, brasseur hors pair était aussi un garçon particulièrement irascible et violent.

Il avait souvent pris à partie Béatrice qui avait toujours repoussé ses avances. Jérôme le vénérait en tant que brasseur. Il était subjugué par sa capacité  à créer de si bonnes bières, par son savoir et sa maîtrise de toutes les situations complexes qui faisaient de lui aux yeux du jeune homme un véritable alchimiste.

Les altercations entre Fab’ et Béa peinaient énormément Gégé, comme on l’appelait familièrement. Cependant, il ne s’était jamais permis de se mêler de ce qu’il ne comprenait pas. Pourtant, l’admiration et l’amour qu’il portait à la jolie serveuse faisaient qu’il souffrait beaucoup de ces disputes et même des coups qu’avait parfois porté Fabrice à la jeune femme.

Lorsqu’il apprit que Béatrice était décédée, Jérôme resta prostré.

 

Les policiers s’intéressèrent à lui de plus près. Il ne niait pas la teneur de son amour. Ses réponses étaient toujours faites sans calcul. L’étau des questions, de plus en plus précises se resserrait sur lui et il avoua même détester Fabrice, malgré le respect que lui inspirait son statut de brasseur.

Il  ne tarda pas à passer aux aveux et fut placé en garde à vue.

 

L’inspecteur Clément avait relevé une petite chose qui le chagrinait :

Le chiffre 7 inscrit au feutre indélébile sur la cuve au revêtement de cuivre dans laquelle on avait retrouvé le brasseur.

Malgré ses questionnements, ni monsieur Pierre, ni Jérôme, ni les habitués, pas plus que les cuisiniers ne purent donner d’explications.

On savait que  ce chiffre n’apparaissait pas la veille, mais personne ne fut en mesure de dire qui l’avait écrit et quelle en était la signification. Tout au plus, Pierre Mandronneau avança-t-il qu’habituellement c’est un chiffre de chance, mais là évidemment…

Clément resta dans l’expectative.

 

-    Au fait, tout votre personnel est ici Monsieur Mandronneau? demanda Clément.

 

-    Non, dit le patron, il manque, euh !... Eric, l’homme à tout faire, un peu comme Jérôme, mais lui, il démarre de très bonne heure, pour les courses et la préparation, et ensuite, il ne revient qu’en milieu d’après midi.

-    Vous pourriez l’appeler et lui demander de venir si vous avez ses coordonnées ?

-    Oui bien sûr. Monsieur Pierre se retira dans son bureau pour appeler au téléphone, suivi du jeune inspecteur.

 

Sur le bureau trônait un magnifique buste en bois sombre représentant un personnage au visage émacié, coiffé d’une sorte de bonnet qui ressemblait à un foulard noué par derrière, avec deux parements qui lui cachaient les oreilles. Il avait une moue dubitative sous un nez aquilin et un regard étrange, lointain.

 

-    Qui est-ce? questionna Clément, on dirait un indien, ou un pirate?

 

Mandronneau sourit en s’asseyant à son bureau.

 

-         Non monsieur, rien à voir, mais c’est justement grâce à cette impression que j’ai décidé de le mettre sur une affichette que je vais faire imprimer. Nous avons créé une nouvelle bière, justement celle que ce pauvre Fabrice était en train de brasser. Une bière de couleur cuivrée, presque rouge, comme du sang.

Vous savez, dans le monde des boissons, le vin est considéré comme la boisson sainte dont il est souvent question dans la bible. Au contraire, bien que brassée parfois par des moines trappistes, la bière était considérée comme la boisson des barbares, la boisson du diable.

C’est la raison pour laquelle les brasseries aiment  donner des noms féroces ou monstrueux à certaines de leurs bières. Comme la Maudite, la fin du monde, la bière du Démon, Delirium tremens etc.…

 

Nous avons décidé de nous plier nous aussi à cette tradition. Et donc j’ai choisi d’appeler cette bière ‘’Il Diavolo’’ le Diable en Italien, et de mettre ce personnage au faciès étrange comme support sur nos affichettes, pour le lancement.

 

-         Pourquoi ce nom Italien et pas Belzébuth, Lucifer ou un nom de la sorte qui sonne mieux en Français? dit Clément.

-         Parce que ce personnage n’est en fait, ni un pirate, ni un Indien, et encore moins un barbare. De la même manière que Molière est considéré comme le père de la langue Française, Goethe de la langue Allemande et Shakespeare celui de la langue Anglaise, Dante que voici, est considéré comme le père de la langue Italienne. C’est de son nom que provient l’image des paysages Dantesques. En fait, Dante est son prénom, il s’appelait Dante Alighieri  il a vécu à la fin du 13eme siècle et au début du 14eme, c’était un immense poète.

-         Autrement dit, vous ne lui faites pas un cadeau en l’associant au Diable

-         Détrompez-vous, il est l’auteur d’un ouvrage qui s’appelle ‘’la divine comédie’’ et qui reprend la vieille tradition médiévale et antique du voyage à travers les enfers, comme Orphée aux enfers si vous voulez. Donc, Il Diavolo est parfaitement approprié, même si évidemment ce n’est pas lui le diable. Euh ! désolé, mais Eric ne répond pas…

De toute manière, il sera là en début d’après midi.

-         D’accord, vous voudrez bien rester à notre disposition, nous aurons certainement d’autres questions à vous poser.

-         Je n’y manquerai pas Monsieur l’inspecteur, je vais rentrer manger à mon domicile et je reviens ici aussi tôt. Je serais à votre disposition.

-         Très bien, à tout à l’heure.

 

A peine cinq minutes après le départ du directeur des lieux, un des fonctionnaires de police vient voir Clément et Garlin en grandes discussions.

 

-         Chef, fit il en regardant Garlin, dans le bâtiment en bas de la brasserie, il y a un grand congélateur avec un chiffre inscrit dessus comme sur la cuve où on a trouvé le mort.

-         Le chiffre 7? Firent ensemble les deux policiers?

-         Non, cette fois, c’est le chiffre 9.

-         Qu’y a-t-il dans ce congélateur, vous avez regardé?

-         Pas encore, il est cadenassé, justement, je voulais demander au patron de me donner la clef.

-         Il est parti manger chez lui, coupez le cadenas.

 

Les trois hommes dévalèrent les escaliers le long des cuves dans lesquelles leur image se reflétait.

Devant le grand congélateur bahut, le flic s’enquit d’un fusil à aiguiser qu’il avait dégoté en cuisines et fit sauter le cadenas.

 

-         Et de trois…trois morts en une matinée, ça commence à bien faire.

Allez me chercher Mandronneau, qu’il ait terminé son repas ou non !

      Clément, passez au commissariat et allez interroger Jérôme là-dessus.

-         Bien Monsieur le commissaire.

 

Garlin resta interloqué devant ce qu’il voyait. Le congélateur était rempli d’eau gelée jusqu’à mi hauteur. Un corps, probablement celui d’Eric, était presque entièrement pris dans la glace. Seul le visage dépassait.

 

-         Un que l’on fait bouillir et l’autre que l’on congèle, il y a là une manière de procéder bien particulière et j’aimerais savoir si un tueur en série a déjà utilisé ces méthodes. Il va falloir s’en assurer. Et ces chiffres : le 7 d’abord, le 9 ensuite, ou l’inverse, peu importe, qu’est-ce que tout cela signifie?

Je suis a peu près certain que ce Jérôme n’est pas si innocent que ça, c’est le cas de le dire, et qu’il en sait beaucoup aussi sur ce cadavre.

 

Les choses ne donnèrent pas tort à Garlin. Monsieur Pierre, revenu en catastrophe à la brasserie confirma que le cadavre congelé était bien celui d’Eric.

De plus, il s’avéra que Jérôme et lui avaient eu une très vive dispute.

Le doux et tranquille Jérôme s’était confié à Eric en qui il avait totale confiance. Il lui avait dit son amour impossible pour la belle Béatrice. Il savait bien qu’il n’y avait aucune chance  qu’elle l’aime aussi en retour. Mais comme ce pauvre garçon souffrait en silence, il avait cru bon de se confier à celui qu’il croyait être son ami.

 

Or Eric éclata de rire, se moqua de lui. Et, beaucoup plus grave, il alla rire de cela avec Fabrice. Ce dernier, qui avait fait mine d’en rire avec Eric, ne manqua pas de le reprocher violemment à Béa, elle qui le repoussait et qui avait le culot d’encourager ce pauvre imbécile de Jérôme.

Jérôme a entendu l’altercation entre Fabrice et Béatrice. Il s’est senti tellement humilié par la traîtrise d’Eric, qu’il était venu en parler à Monsieur Mandronneau. Le traître comme il l’appelait désormais ne méritait plus de travailler ici. Monsieur Pierre disait toujours que le personnel de la brasserie représentait une famille. Et un traître n’avait pas sa place dans une famille pensait Jérôme.

 

Interrogé dans les locaux de la police, le colosse simple d’esprit reconnut qu’il avait été trahi par Eric. Il ne parut pas surpris de sa mort et se désintéressait totalement de la manière dont il avait été assassiné, puis retrouvé. Il n’avait pas d’alibi à fournir, et en aurait-il eu un qu’il ne s’en serait pas nécessairement souvenu.

Il restait d’un calme imperturbable. De toutes ces disparitions, il n’en était qu’une qui l’affectait vraiment et durablement, c’était celle de Béatrice, la divine et si gentille Béatrice.

Garlin tenait son coupable et son mobile, il ne restait plus qu’à reconstituer les faits de manière un peu plus précise et éclaircir la signification de ces chiffres sur la cuve et sur le congélateur et l’affaire serait bouclée.

 

-         On verra ça demain….

 

En rentrant chez lui, Clément passa devant la Librairie de la rue Clemenceau à La Roche sur Yon. Il en profita pour s’arrêter et demander si ils avaient des livres du poète Italien Dante Alighieri.

 

-         Dante ? oui, bien sûr dit la vendeuse en lui indiquant une étagère sur un large rayonnage.

-         Vous avez la Divine comédie ?

-         Oui, mais il y a plusieurs auteurs, ou plutôt, traducteurs, a moins que vous ne préfériez la version Italienne ?

-         Non, mais je vois qu’il y a une version beaucoup plus petite, ce n’est pas la même chose ?

-         Non dit la vendeuse en souriant, ici, c’est une version succincte qui ne comporte que des extraits, c’est destiné à être étudié par des scolaires.

-         Je peux le feuilleter pour me rendre compte ?

-         Oui, je vous en prie.

Clément feuilleta distraitement d’abord le petit ouvrage qui se présentait comme un livre de poche d’à peine deux cent pages. Son visage se métamorphosa au fur et à mesure de ce qu’il semblait découvrir.

 

-         Écoutez, je prend celui là et, également, la traduction de la divine comédie par Alexandre Masseron chez Albin Michel.

-         Bien monsieur, je ne les emballe pas ?

-         Non non, c’est pour moi merci.

 

Au petit matin, Clément avait la mine défaite. Il avait lu toute la nuit et avait parcouru l’univers Dantesque. Il n’avait pas lu dans son entier, la traduction de la divine comédie d’Alexandre Masseron, mais fort de ce qu’il y avait découvert, ainsi que dans la version scolaire annotée de chez Larousse,  il avait compris.

 

Chez le libraire déjà, à la première mention du prénom de Béatrice, il s’était rendu compte que la clef se trouvait dans les pages de cet ouvrage.

Dante Alighieri, noble poète florentin, pourtant marié et père de trois enfants eut dans sa vie un immense amour platonique pour Béatrice Portinari. Amour qu’il lui portera sa vie entière et qui lui inspirera son œuvre majeure: ‘’La divine comédie’’. Béatrice, qui se mariera elle aussi de son côté, va mourir à l’age de vingt quatre ans.

 

Comme l’a expliqué Pierre Mandronneau, Dante sacrifiera à la tradition antique qui consistait pour les poètes à voyager de manière imaginaire au milieu des enfers.

Dante alors, s’imagine qu’il traverse ce monde diabolique aidé en cela par celui qui sera son guide, le poète Virgile. Celui-ci l’attend à l’orée du royaume des ombres, mais il ne pourra l’accompagner jusqu’au paradis où se trouve Béatrice, dans la mesure où il est né et a vécu avant l’ère du Christianisme.

 

Dante va donc jusque dans les enfers, puis, traverse le mur de feu du purgatoire. Laissant Virgile sur les berges du Léthé. Puis il  poursuit son chemin pour enfin atteindre le paradis où il voit le sourire rédempteur de sa Béatrice bien aimée, dans la rose céleste, et même la lumière divine éblouissante, dans un flamboiement de parhélie.

 

Il a raconté son voyage aux enfers et expliqué comment était organisé cet étrange univers et les créatures damnées qui le peuplent.

Une fois franchi l’Achéron, fleuve frontière, les enfers sont composés de neuf cercles.

Les êtres en peine, subissent de terribles châtiments dans les cercles où ils sont destinés à demeurer à jamais, en fonction des fautes et des crimes commis.

 

Dans le 7ième cercle, on retrouve les violents contre leur prochain que sont les criminels et les tyrans. Comme châtiment, ils sont plongés dans un fleuve de sang en ébullition.

Dans le 9ième cercle, les traîtres sont pris dans les glaces d’un lac gelé où seul leur visage dépasse. Lorsque leurs larmes coulent, elles soudent leurs paupières à jamais.

 

Le chiffre 7, comme 7ième cercle, sur la cuve d’ébullition avec le corps du brasseur plongé dans ce liquide bouillant et rouge comme un fleuve de sang.

Le chiffre 9, comme 9ième cercle, sur le congélateur qui figure le lac gelé où le corps du traître Eric est enfermé dans la glace.

 

Et cette pauvre Béatrice qui est morte d’avoir vu une partie de ce spectacle Dantesque.

Ce cœur tellement convoité qu’on a fini par détruire.

 

Mais une chose est sûre, ce n’est certainement pas dans l’esprit d’enfant de Jérôme qu’une organisation  machiavélique comme celle là a pu germer.

 

Il diavolo… le Diable, Lucifer ! C’est Pierre Mandronneau, il faut vite prévenir le commissaire et aller arrêter ce dingue. Lui seul connaît suffisamment Dante pour avoir ourdi un plan aussi sordide.

 

Clément appelle le commissaire Garlin et saute dans sa voiture.

Arrivé au bureau, il trouve le commissaire livide. Déjà, il est contrarié que cette histoire qui semblait simple, se soit avérée plus compliquée et remette en cause ses propres conclusions.

Ensuite, que ce soit Clément seul qui ait trouvé la clef de l’affaire l’embête énormément.

Mais il y a autre chose qui le turlupine encore plus profondément, c’est que Mandronneau  le patron de la brasserie est introuvable ce matin.

Tout le monde est sur les dents. Il faut absolument lui mettre la main dessus.

Tout à coup, une porte s’ouvre:

 

-         Patron… On a retrouvé sa voiture et le chiffre 7 est inscrit dessus.

-         Le chiffre 7? comme sur la cuve?

-         Non Patron, coupa Clément, c’est aussi le 7ième cercle, mais j’ai bien peur qu’il s’agisse de la forêt des suicidés.

-         Et elle est où cette voiture ?

-         Près du bois des Girondins sur la route de Cholet

-         Le bois des Girondins? vous avez dit la forêt des suicidés Clément? Allez… on y va !

Vous m’expliquerez en chemin.

 

Clément expliqua que dans le 7ième cercle des enfers, comme Dante l’a raconté, il y a la forêt des suicidés où finissent ceux qui ont attenté à leurs jours.

 

On retrouva bien Pierre Mandronneau pendu à un arbre. Ce sinistre individu, avait été jusqu’à mettre en scène sa propre mort.

 

Le scénario de ses crimes avait germé dans son esprit tortueux, lorsqu’il tomba follement amoureux de Béatrice. Sa culture, sa connaissance de la divine comédie de Dante et aussi sa terrifiante perversité firent le reste.

 

Bien dommage que les yeux céruléens de la sublime Béatrice ne lui aient inspirés un amour aussi pur que celui qui fleurit dans le cœur du poète et qui le conduisit auprès d’elle au 7eme ciel du Paradis.

Christian Plain